lundi 22 octobre 2012

La guerre des Maillot

Erratum :  à propos de l’hôpital Maillot 


Il n'y a pas de meilleure confession que celle qui tire son origine d'un confesseur qui s'accorde le droit à une introspection fut-elle intime sur des faits sans importance, des petits riens de la vie ( ça passe par de l'auto-réflexivité , de la critique de soi permanente dans un souci de sincérité et de quête de sens) et qui s'emploie à s'éviter les affres de la révélation et de la contradiction publiques. en conséquence, il s'agit de confesser une faute qui demeure confinée à un cercle restreint, autant dire, à notre personne parcourue par des faisceaux d'idées reçues tels des astéroïdes qui bombardent des dinosaures paissant tranquillement sur le pré jurassique. 
Voilà donc qu'un jour je suis passé par Bab-El-Oued (c'est toujours particulier de passer du côté de BEO, j'ai toujours ressenti que le turbulent secteur était un village d'irréductibles se signalant par leur indépendance d'esprit et un fort ancrage à cet espèce de delta urbanisé de l'oued M'ghessel, affichant un mépris pour la condescendante Alger, la ville, plus au sud là, au détour de la colline bombée accueillant la vieille médina, on y reviendra),
j'ai dû jeter quelqu'un chez lui à la lisière du quartier abrupt de Santodji, je rebrousse chemin pour emprunter la route en direction du Frais Vallon et quelle était ma surprise lorsque je découvre la pancarte de l’hôpital Maillot rebaptisé Hôpital Dr Lamine Debaghine ( médecin tendance messaliste et  membre du GPRA ), parce que oui, coïncidence oblige, je me documentais, à l'époque, sur l'aspirant de réserve Maillot pour le boulot,  Maillot ( de son prénom Henri) était ce héros de la guerre d'indépendance algérienne, il était un jeune officier pied noir originaire d'Alger de sensibilité communiste et anticolonialiste qui a détourné, lors d'une opération très audacieuse à l'intérieur même d'une caserne, une cargaison d'armes au profit du maquis de l'Ouarsenis, assassiné en détention dû assez probablement à un coup de sang d'un de ses geôliers qui avait en face de lui un Maillot qui continuait vaillamment à proclamer son désir de voir s'accomplir  l'indépendance de l'Algérie !)
à gauche le docteur Maillot, à sa droite l'aspirant de réserve Henri Maillot




je m'en suis un peu pris à cet Etat qui réécrit les faits à sa guise lors d'une séance dédicace au sein de laquelle s’époumonaient une majorité de petits vieux bienveillants et quelques vieilles moudjahidates sympathiques,  c'est comme si j'avais porté des accusations graves qui donnaient à penser que l'Etat n'aimait visiblement pas trop étaler les héros qui soient pas de la bonne extraction communautaire, il reste encore un Maurice Audin bien placé mais pour combien de temps encore ? ( sinon, nulle trace de Fernand Yveton, Daniel Timsit, Jean Paul Sartre, Bernard Henri Levy ou Henri Jeanson ) ? 
le maigre auditoire s'est mis à grogner, certains s'imaginaient déjà faire un peu de bruit devant le portail de  l’hôpital;  fallait faire quelque chose, merde !


Donc voilà, toute cette indignation  a débouché sur une impasse puisqu'il y a quelques jours, ayant  trouvé la trace d'un homonyme, j'effectuais des recherches sur la ville de Mcheddallah ( ex : Maillot) ce Maillot était bien différent de l'Henri maillot mort pour l'indépendance algérienne, non; il s'agit d'un médecin militaire qui a officié un temps pendant les guerres de conquête de l'Algérie, du coté de Annaba, a réfléchi sur la meilleure façon de combattre le malaria qui décimait les soldats de l'armée d'invasion; devenu celebre apres avoir découvert les propriétés curatrices de la quinine.  la troisième république lui avait rendu hommage, on a décidé de baptiser en divers lieux du nouveau territoire conquis ;  parmi les plus importants demeure le nouveau centre de colonisation de Maillot (le gros bourg de Mchedallah aujourd'hui se situant à 60 kilomètres à l'est de Bouira sur un des gros affluents de la Soummam dans le sud Djurdjura) , on a également donné le nom à l'hopital militaire de Bab-El-Oued, voilà donc.

après, c'est à se demander pourquoi les autorités algériennes ont attendu cinquante ans avant de déboulonner ce Cavaignac des toubibs ?
mais on a encore fait fausse route, sur des photos, on peut bien entendu voir les vilaines grosses plaques au dessus du portail de l’Hôpital indiquant un simple " CHU de Bab-El-Oued" auquel on rajoutera plus tard une inscription juste en dessous et en arabe donnant le nom  du docteur Debaghine
L’Hôpital Maillot avant






étape intermédiaire : concurrence des plaques : Debaghine  se trouve en dessous de Bab el Oued


l’Hôpital, de nos jours, renommé  "Mohamed Lamine Debaghine" 


pour aller plus loin dans l'enquête il faudrait également évoquer l'excellente étude de Nedjma Abdelfettah ( Historienne de formation qui travaillait en tant que bibliothécaire au CCF d'Alger décédée trop tôt, elle avait encore beaucoup à offrir, autrement ça en dit long sur la minable fac d'histoire qui n'a pas pensé à lui donner une chaire rien que pour avoir commis cette étude parfaite !) ,dans un excellente communication dont le texte sera publié dans les actes du colloque "Alger, lumière sur la ville" organisé en 2001 à l'école d'architecture d'Alger ( EPAU) ou elle y décrit savamment les transformations toponymiques en Algérie et plus particulièrement le cas de la ville d'Alger, la cité étant très riche en basculements toponymiques, la chercheuse fait la lumière sur les différentes campagnes de débaptisation rebaptisation des noms des lieux et des rues de la ville.
d'après l'historienne, les opérations de rebaptisation ont commencé , au coeur des années soixante, dans un élan probablement spontané, les Kasmas ( cellules politiques )du FLN ont formé des commissions en vue   bien sur de nettoyer Alger des plaques de rue gorgées de généraux d'empire et autres joyeusetés militaro-franchouillardes mais également dans un souci de réappropriation des lieux. à ce titre, l'historienne découvre qu'on donnait des noms de rue à des combattants inconnus qui n'étaient pas les grandes figures du FLN/ALN; ce sont des combattants anonymes mais surtout des gens du cru, tous enfants des quartiers d'Alger appelés à être baptisés de leurs noms;  je la cite :
"mais ce qui nous semble intéressant, c'est la présence très consciente de l'idée d'appropriation du lieu par celui dont le nom sert à baptiser tel ou tel lieu. les morts sont invités à continuer à vivre parmi les vivants, mieux encore à demeurer chez eux. a tel point, que les ouled el houma sont la priorité absolue et qu'à cette epoque surtout, on n'est que rarement dans le registre du culte des grands hommes ou des heros d'exception..."
Ils se sont employé à faire revivre la mémoire de tous " les frères et soeurs" tombés sous les balles de l'ennemi, ils s'attachaient à rebaptiser les rues de chaque quartier d'un combattant oulid l'houma tombé au champ d'honneur , un Didouche Mourad est l'exemple même du combattant algérois dont le souvenir hante encore ouled houmtou du quartier du boulevard des martyrs ( ex la redoute autour du boulevard Bru)  y en a d'autres ; Cherif Debbih, Taleb Abderrahmane, Ourida Meddad etc.

cependant, chez l’écrasante majorité des gens, l’hôpital s'appelle encore Maillot, sans contestation aucune, ce qui a très certainement poussé les autorités compétentes à se décider à renommer l'établissement en se débarrassant de la dénomination trop vague et pas assez sentimentale d'Hôpital de Bab-el-Oued" ( qui avait remplacé l'appellation hopital Maillot)
ainsi, dans l'apparent souci d'enterrer définitivement le docteur Maillot, on a préfèré réinjecter de l'humain dans la pancarte : ça sera forcément une personnalité liée à la guerre de libération d'une part, et à la médecine d'autre part.   le docteur Mohamed Lamine Debaghine remplissant les deux conditions , il est ancien ministre des affaires étrangères du gouvernement du pharmacien Ferhat Abbas ( comme quoi, le gouvernement de l'époque était de coloration très "bio-médical" ) ;  dans un même ordre d'idée, Mourad Didouche a enterré durablement Michelet; Isly résiste encore un peu mais une majorité aujourd'hui utilise le nom de Larbi ben M'hidi ( ce retard est  à mettre sur le compte de la lente désagrégation de l'artère commerçante entre les années 80 et début 2000 au profit de la toute puissante Didouche) 

la situation aurait été cocasse si  les gars de la commission ont eu à penser; comme nous, qu'il s'agissait du "bon" Maillot affiché sur la plaque de l'entrée de l’hôpital  on va encore dire qu'ils étaient à coté de la plaque, ou bien ils sont tombés dans le panneau des aventures toponymes...